Lancée en 2019, la Couverture Maladie Universelle (CMU) devait marquer un tournant historique : rendre les soins de santé plus accessibles à tous les résidents de Côte d’Ivoire, quels que soient leurs revenus.
Six ans plus tard, le dispositif a clairement changé d’échelle… mais peine encore à gagner la confiance de toute la population.

Un dispositif simple sur le papier, ambitieux dans ses objectifs

Le principe de la CMU est connu est : l’enrôlement dans un centre dédié (souvent en mairie), le versement d’une cotisation mensuelle de 1 000 FCFA pour les assurés standard, la prise en charge jusqu’à 70 % des soins et des médicaments sur une liste définie et la gratuité totale pour les personnes identifiées comme indigentes.

Au fil des années, le panier de soins s’est élargi. Initialement centrée sur les pathologies courantes (infections, diarrhées, etc.), la CMU couvre désormais aussi des maladies chroniques comme le diabète et l’hypertension, qui pèsent lourdement sur les budgets des ménages.

Côté financement, l’État affiche sa volonté de faire de la CMU un véritable pilier de protection sociale, en mobilisant cotisations, contributions patronales, bailleurs internationaux et budget public.

De 15 à plus de 20 millions d’enrôlés : la montée en puissance

Fin 2024, le gouvernement annonçait avoir franchi le cap des 15 millions de personnes enrôlées, soit un peu plus de la moitié de la population résidente.

En 2025, la dynamique s’accélère avec plus de 20 millions d’enrôlés en Juillet 2025 soit environt 68 % de la population. De Septembre à octobre 2025 on parle de plus de 21 millions de personnes enrôlées, environ 10 millions de cartes produites, et plus de 3 300 établissements publics conventionnés dans le dispositif.

Cette progression est portée par une politique très volontariste :caravanes de sensibilisation, enrôlement de proximité et surtout une mesure choc en 2025.

“CMU Zéro Cotisation” : un accélérateur… mais temporaire

Le 1ᵉʳ mai 2025, le gouvernement lance l’opération “CMU Zéro Cotisation”. Cette compagne vise à permettre aux personnes du secteur informel de s’enrôler et bénéficier de la CMU sans payer de cotisation pendant une période donnée. L’objectif affiché est biensur de permettre aux ménages de “tester” la qualité du service, lever les freins psychologiques et financiers, et massifier l’adhésion. Résultat : la barre des 20 puis 21 millions d’enrôlés est franchie en quelques mois.

Mais cette gratuité est pensée comme une phase transitoire : les autorités annoncent déjà un retour à la cotisation à partir de 2026, en insistant sur la nécessité de pérenniser un modèle solidaire et durable.

Enrôler, distribuer des cartes… et réellement utiliser la CMU

Si l’on regarde les chiffres de 2024, un décalage important apparaît entre le nombre de personnes enrôlées et celles qui ont effectivement recours à la CMU. En effet pour 15 millions de personnes enrôlées, seulement un tiers environ avait reçu sa carte et moins de 2 millions étaient à jour de cotisation, avec environ 500 000 assurés ayant réellement utilisé les services CMU sur l’année. Autrement dit :

beaucoup de personnes sont inscrites “sur le papier”, mais l’usage réel reste encore limité.

En 2025, l’augmentation du nombre de cartes produites et de la gratuité dans certaines zones (100 % de prise en charge en milieu rural, 70 % en milieu urbain dans les structures conventionnées) vise justement à réduire cet écart entre enrôlement et utilisation effective.

Des progrès réels et des freins bien identifiés

Il est impossible de nier les progrès accomplis au regard des chiffres liés à l’enrôlement ; cependant, des freins bien connus viennent saper ces acquis. a savoir :

Le manque d’information et la complexité perçue par les usagers

Beaucoup de ménages ne maîtrisent pas les démarches pour s’enrôler, et les documents à fournir pour l’enrôlement sont très peu connus, sans oublier la difficulté pour ces ménages à disposer d’une liste précise des structures où ils peuvent réellement utiliser leur carte CMU et être effectivement pris en charge.

Les disparités territoriales

Bien que les populations de l’intérieur du pays, touchées par les caravanes et les campagnes de proximité, semblent parfois plus réceptives, certains ménages urbains, habitués aux circuits privés ou aux dispensaires communaux, restent passifs face à l’utilisation de la CMU.

La concurrence du marché informel et du “système D”

On ne peut pas oublier les pratiques profondément ancrées dans les habitudes, voire dans la culture ivoirienne et africaine. En effet, que ce soit en ville comme en zone rurale, le recours aux médicaments de rue, aux tradipraticiens ou à l’automédication reste très fort, même si ces solutions peuvent se révéler plus coûteuses et plus dangereuses à long terme qu’un parcours CMU bien utilisé.

La méfiance vis-à-vis des politiques publiques

Une partie de la population doute de la durabilité des règles (niveau de cotisation, panier de soins…), et redoute des promesses non tenues, ce qui freine l’adhésion pleine et entière au dispositif.

Un enjeu central : la culture assurantielle

Au-delà de la CMU, c’est le rapport des Ivoiriens (et plus largement des Africains francophones) à l’assurance qui se joue. En effet, avant 2019, moins de 5 % de la population disposait d’une couverture santé, essentiellement des salariés du secteur formel. À côté de ce faible taux d’intégration, il est important de prendre en compte le facteur psychologique lié à la notion de payer une cotisation régulière pour un risque futur, notion qui reste encore étrangère à beaucoup, surtout dans un contexte de revenus instables. L’idée, également, que l’État porte une politique publique sur plusieurs années sans “changer les règles en cours de route” doit se construire dans le temps.

Les autorités comme les partenaires internationaux insistent sur la nécessité de renforcer la sensibilisation, non pas uniquement via des campagnes institutionnelles, mais aussi grâce à des relais de proximité : leaders communautaires, associations, médias, influenceurs.

Ce que cela veut dire pour les assurés

La CMU représente pour un ménage ivoirien une réduction importante du coût des soins, surtout en cas de maladie chronique ou d’hospitalisation, un accès plus régulier à des médicaments de qualité, ainsi qu’une protection minimale contre certains chocs de santé qui peuvent ruiner un budget. Mais pour qu’elle tienne ses promesses, il faut que chaque assuré comprenne clairement ce à quoi il a droit, et sache où et comment utiliser sa carte. Les usagers doivent être en mesure de faire la part entre CMU, mutuelles privées, couvertures d’entreprise, etc.

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